Une omerta humaine et involontaire

Une omerta humaine et involontaire

18 sept. 2018

Le devoir de mémoire. Cette expression promue au lendemain de la Première Guerre mondiale connaît son apogée au début des années 1990. Le sens ? Se souvenir, témoigner, éduquer, pour éviter que de terribles événements ne se reproduisent. Les Khmers qui ont fui les guerres des années 1970 et le régime de l'Angkar entre 1975 et 1979 sont dans la majeure partie des cas restés discrets. En France, aux États-Unis ou ailleurs, leurs enfants ont très peu appris sur leurs origines. Une différence culturelle avec la France et ce fameux devoir de mémoire ? Pas vraiment.

Jeudi dernier l'Institut Français a projeté Une minorité visible invisible, un film de Mathieu Pheng, réalisateur français d'origine khmère. Le documentaire s'appuie sur plusieurs témoignages d'adultes franco-cambodgiens nés en France après l'expatriation de leurs parents. La deuxième génération. À travers ce récit Mathieu Pheng traite de leur quête d'identité.

Traumatisme

Un débat s'est ouvert après la diffusion du film. La journaliste Éléonore Sok, la chanteuse Laura Mam, le poète lyriciste Kosal Khiev, et le photographe Serey Siv ont pu à leur tour s'exprimer et témoigner de leur enfance, leur éducation, et de la découverte de leur pays d'origine. Jean-Baptiste Phou, directeur artistique de Cambodian Living Art, a animé la séance. Son père a quitté le Cambodge pour la France en 1973, suivi par sa mère en 1975. Il s'est confié en aval du débat. "À la maison, il y a avait deux évocations opposées du Cambodge : une représentation très romantique avec des peintures des temples d'Angkor, des Apsara, de la campagne... Et d'un autre côté, le Cambodge des Khmers Rouges. Ce n'était pas forcément un discours construit, mais plutôt des bribes, des mots : "guerre", "Pol Pot"... Le pays était associé à la souffrance." Les informations sur le Cambodge manquent pour bon nombre de témoins. Dans les années 1980, 1990, alors qu'ils refont leur vie dans leur pays d'accueil, les parents ne sont pas vraiment enclin à dévoiler leurs souvenirs du Cambodge. La culture, l'art, le sport, la politique, et même la vie quotidienne passent au second plan. Ils ne veulent pas témoigner, tout recommencer. Ailleurs.

Le devoir de mémoire en France est devenu central à l'école et dans les familles dans les années 1990. Il a concerné la Seconde Guerre mondiale, et la Shoah. 45 ans séparent cette liberté narrative du 8 mai 1945 et la capitulation de l'Allemagne. 45 ans. Les enfants franco-cambodgiens de la deuxième génération, ont grandi en France entre 1980 et 2000. Jean-Baptiste Phou refuse de parler d'omerta, volontaire en tout cas. "Ce n'est pas quelque chose d'imposé ou de concerté. Il y a certainement un traumatisme qui empêche les personnes ayant été directement affectées d'en parler naturellement, peut être dans un soucis de préservation de soi et de ceux autour d'eux." Cela semble être relatif à l'Homme. Une notion universelle. "Cela ne doit être spécifique au Cambodge mais à tout événement traumatique collectif, comme des crimes de masse", ajoute-t-il. 

Le principe d'universalité suggère la subjectivité de chacun. La sensibilité de tous change selon la nature, le comportement, l'expérience. L'envie et la possibilité de témoigner en découle certainement. Ce silence traumatique n'est donc évidemment pas vrai chez tout le monde. Laura Mam a grandi aux États-Unis. Sa mère lui parlait beaucoup de son pays d'origine, le Cambodge.  "Elle me disait : mais non si tu fais cela tu n'es pas une bonne khmère les gens ne vont pas t'aimer. Avec ce comportement tu te serais faite tuer pendant la guerre", témoigne-t-elle, amusée. Sa mère lui parlait constamment de la vie quotidienne au royaume, de la société, des coutumes. En marge de ses études d'anthropologie, la chanteuse s'est largement renseignée et documentée sur son pays d'origine. Cela pose la question de l'intérêt de ces personnes pour leur pays d'origine. Il n'est pas systématique, au contraire.

Une curiosité loin d'être évidente

Le témoignage des parents sur leur passé peut être déclencheur d'une certaine curiosité pour ses origines, l'envie pour un adolescent d'en savoir plus. C'est en tout cas ce qui semble ressortir des différents témoignages. Éléonore Sok, journaliste pour La Croix et France Culture notamment était présente au débat à l'Institut Français. Son père est khmer, sa mère française, elle se souvient. "Petite j'étais curieuse de mon histoire familiale, mais c'était ma mère qui mettait des mots dessus, de son côté et aussi du côté de mon père. C'était elle qui était dépositaire de la parole. Je me suis finalement vraiment intéressée au Cambodge à 16 ans lorsqu'il y est retourné." Son père est longtemps resté silencieux, elle estime "peut-être qu'il ne savait pas transmettre." Un silence instinctif.

"Ma rencontre avec l’Asie a eu lieu il y a dix ans. Cambodge, pays d’origine de mon père, pays inconnu", peut-on lire sur son site internet. Jean-Baptiste Phou a lui préféré s'en détacher volontairement. "Je ne me suis jamais documenté sur le Cambodge étant jeune, car mes parents m'ont donné une vision délétère du pays. Et si je mentionnais que mes parents venaient de là-bas, il y avait des références systématiques au genocide, à la misère... Comme quelque chose d'horrible qui inspirait la pitié. Très tôt, j'ai trouvé ça pesant et je préférais dire que j'étais français ou chinois", souffle-t-il.

Jean-Baptiste présente jeudi 20 septembre sa pièce Cambodge, me voici au Bophana Center. Quatre Khmères de générations différentes se rencontrent au consulat du Cambodge à Paris. Le rapport à leurs origines et leur quête d'identité sont centraux à la pièce. Aujourd'hui il est installé, posé. Il en connaît suffisamment sur le royaume pour écrire une telle pièce, très axée sur la sociologie, "l'influence directe des parents et de la famille n'est jamais anecdotique, je dirais même qu'elle est structurante. Ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai pris conscience de cela et que j'ai entrepris un travail de déconstruction pour tenter de me défaire de certaines de ces influences et ne plus me laisser conditionner par elles. C'est le cas notamment dans l'histoire et la relation que je me suis construite avec le Cambodge." À ses 25 ans, il a décidé de renouer avec ses racines et de s'envoler pour le Cambodge. C'est finalement à se moment là qu'il a pu écrire son histoire, se construire son identité.

La troisième génération

De l'eau a désormais coulé sous les ponts depuis cette fuite massive des Khmers vers d'autres horizons. Une quarantaine d'années. Les souvenirs se racontent plus aisément. L'école y contribue, le pays également. L'exemple criant est celui du musée du génocide de Tuol Sleng, anciennement Ponhea Yat ce lycée transformé en camp de torture par les Khmers Rouges. Plusieurs fois lors de la visite, l'audio-guide mentionne le devoir de mémoire et l'effort de témoigner de ce qu'il s'est déroulé aux personnes qui n'y sont jamais entré.

Comme Jean-Baptiste Phou, les gens issus de la deuxième génération ont en grande partie appris à connaître leur pays d'origine seuls. Beaucoup ont été charmés par ce qu'ils ont découvert et sont aujourd'hui en âge d'avoir des enfants. L'envie de leur partager leur vision du Cambodge peut être débordante. Mais Jean-Baptiste s'en méfie. "Je ne suis pas certain qu'il faille agir dans l'autre sens, c'est à dire tenter d'influencer les enfants dans la direction opposée : "c'est mon histoire donc c'est aussi la tienne. C'est TON pays, aime-le, sois fier." C'est une injonction qui peut paraître positive mais qui pour moi peut tout aussi bien provoquer les mêmes résistances et rejets de la part des enfants. La transmission ne doit pas être une imposition de la mémoire, mais un don suffisant de clés et repères pour qu'ensuite les personnes choisissent ce qu'elles en font et construisent ainsi leur propre histoire." Comme cela a finalement été le cas pour lui.

Thibault Bourru

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