L’expédition d’une vie, remonter le Mékong en kayak

L’expédition d’une vie, remonter le Mékong en kayak

31 janv. 2019

Le Français de 27 ans Arthur Fourdraine va, dans les prochains jours, tenter d’être le premier au monde à traverser, de bout en bout et sans assistance, les 4500 km qui séparent le delta du Mékong de sa source. Du Vietnam maritime aux sommets du Tibet à plus de 5000 mètres d’altitude. Au-delà de relever un incroyable défi personnel, cet érudit, féru de récits d’exploration, veut témoigner, sans filtre, de l’état environnemental, et humain de ce « fleuve légendaire. »

Remonter le Mékong. Une expression inventée et popularisée par les soldats français lors de la guerre d’Indochine. La teneur ? Échanger, partager des souvenirs du passé. Arthur Fourdraine pourra s’amuser de ce sens figuré, plus tard. Aujourd’hui son objectif est simple. Remonter le Mékong, au sens propre. Lui, ancien fantassin de l’armée française, chasseur alpin pendant plus de cinq ans. Un amoureux des pentes. « L’alpinisme me manque. J’ai sûrement besoin de manger du dénivelé en ce moment, sourit-il pour l’instant confortablement installé chez lui en bord de mer, à Kep. Je vais monter l’équivalent de deux monts Everest en terme de dénivelé positif. » Arthur le dit lui-même, « cela est la plus longue expédition de ma vie. » Et comment, 4500 kilomètres à avaler seul, en neuf mois. Un départ au niveau de la mer pour une arrivée à plus de 5000 mètres d’altitude. En kayak dans la mesure du possible. Une organisation temporelle millimétrée est nécessaire. Un travail de plus de 18 mois pour s’entraîner, consolider son projet, et étudier les six pays que sillonne le Mékong. Une régate à travers le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, le Myanmar, et la Chine.

L’expédition d’une vie, remonter le Mékong en kayak
Arthur s'entraîne à bord d'un kayak depuis plusieurs semaines dans les eaux de Kep et Kampot. ©Instagram Arthur Fourdraine

Le compas dans l’œil

Arthur ne pouvait pas partir à la conquête du Mékong sans chiner et se préparer très précisément. « J’ai contacté la Mekong River Commission (MRC) pour leur poser énormément de questions. Quel est le débit global du fleuve ? Sa force ? Quelle période est la plus accessible ? La plus dangereuse ? Combien y’a t’il de barrages terminés ? En construction ? Quelles sont les options de progression ou de contournement possible ? Les espèces potentiellement dangereuses ? J’ai étudié le climat, la biodiversité et la situation politique de chaque pays », énumère-t-il. Le défi climatique est, dans son esprit, déjà méthodiquement goupillé. Il partira le 1er février, en plein coeur de la saison sèche, pour éviter les violentes moussons caractéristiques des pays d’Asie du Sud-Est. Le Parisien espère rejoindre Luang Prabang, dans le nord du Laos, au mois de mai, et la Chine en juin. « J’aurai ensuite un créneau de trois, quatre mois pour atteindre la source de Qinghai avant qu’elle soit ensevelie sous la neige. » Objectif octobre donc. Neuf mois à défier les éléments. Mais Arthur est confiant, déterminé. Ce qu’il ne perdra pas en route. « Je veux toujours aller plus loin, là où les gens ne vont pas. Montrer ce que le monde peut nous offrir. » Il est prêt pour cela.

Bien manger c’est atteindre la source

Du courage il en aura besoin pour affronter le périple qui l’attend. De quoi se restaurer également. Personne ne doute de son ambition mais même avec la meilleure volonté du monde des problèmes primaires vont se présenter à lui. Comment va-t-il simplement réussir à vivre ? Seul et sans assistance, à ramer pendant neuf longs mois, 20 kilomètres par jour. « Je ne vais pas prendre de rations alimentaires. Je vais traverser une zone habitée par plus de 90 millions de personnes, je ne m’inquiète vraiment pas. Je vais me nourrir avec ce que le fleuve peut m’apporter. J’achèterai par exemple du riz et du poisson dans le bas Mékong. J’ai prévu 5 à 7,5 dollars d’alimentation par jour », narre l’explorateur. La densité des habitants du fleuve est néanmoins largement inégale. Il sait que son « autonomie dépendra des peuples sur place », qu’après l’entrée en Chine et la région de Yunnan les conditions climatiques se gâtent et que les riverains sont rares, ils sont nomades. Très peu de chances pour lui de tomber sur une épicerie ambulante. « Je vais donc, en aval, apprendre à pêcher, et à chasser. J’installerai des pièges pour me nourrir. » À l’ancienne.

Bien manger est une chose. Arthur a par ailleurs prévu d’embarquer 25 kilos de matériel. Il a opté pour un kayak gonflable qu’il peut facilement transporter sur le dos en cas d’obstacles comme les barrages ou les rapides. Car oui il sera parfois forcé d’abandonner la voie fluviale. « J’ai par exemple prévu de marcher une grosse dizaine de jours d’affilés au Tibet. Là-bas il n’y a pas de barrage et l’exiguïté de la vallée créée de violents torrents, impraticables en kayak. » Il ajoute à cela six kilos de matériel multimédia et quatre de vivres en tout genre, vêtements ou médicaments entre autres. Il disposera également d’un téléphone satellite pour rester en contact avec son frère Valentin qui lui s’occupe, depuis la France, de la logistique du raid. Il pourra aussi, en cas de pépin, communiquer avec un médecin spécialisé notamment dans les maladies tropicales.

Sur ces 4500 kilomètres d’aventure, il se pourrait bien que les températures soient contrastées. Sucrées salées. L’ardent mois d’avril sud-est asiatique avoisine souvent les 40°C à l’ombre, tandis que toute l’année les températures négatives solidifient l’humidité des hauteurs de l’Himalaya. Mais le brave navigateur a tout prévu. « J’ai deux frets, un pour le climat tropical, et l’autre quand il fera plus frais. J’abandonnerai au Laos mon hamac pour une tente, puis le matériel d’alpinisme : un tapis de sol et un sac de couchage qui me permettrons d’être isolé au Tibet. Là-bas je n’aurai rien pour m’abriter, il y a peu d’arbres et le temps est aride. Ma tente sera mon seul refuge », assure-t-il.

Le Tibet correspond pour lui à l’un des deux « hotspots » de son voyage. Ces moments clés qui seront pour plusieurs raisons les plus grosses difficultés du périple. Ici, tant pour son climat glacial, que pour son côté hermétique. « La zone est strictement interdite aux étrangers sans autorisation ou guide, précise Arthur. J’ai contacté le guide néerlandais Pieter Neele (ndlr : il a déjà accompagné en 2014 le photographe suisse Luciano Lepre qui a réalisé à pied ce qu’Arthur s’apprête à faire en kayak) qui m’aidera pour ce genre de problèmes à partir de la Chine. Les précédents pays, d’Asie du Sud-Est, ne poseront aucun problème en terme de passage. »

L'expérience au service de la conscience

La seconde épreuve de taille qu’attend Arthur se trouve aux confins du Laos. La frontière commune avec la Thaïlande et le Myanmar, appelée Triangle d’Or. « La deuxième région la plus active au monde en terme de trafic d’opium. » Mais ce ne sera pas son premier coup d’essai. Arthur a fait l’Afghanistan. En tant que chasseur alpin. Il connait le Croissant d’Or. La zone commerciale numéro une de l’hypnotisant coqueluche de Baudelaire. « J’en ai été témoin. L’Afghanistan c’est la plaque tournante. J’ai conscience des méthodes, des pratiques, et des risques conflictuels. Je me suis renseigné sur le Myanmar : au niveau des rapts, des agressions, des meurtres. Cela s’est calmé ces temps-ci. À voir maintenant sur le terrain », rapporte-t-il d’un sérieux militaire.

Il se fixe comme prérogative d’informer minutieusement les autorités locales de son passage. Il respecte son itinéraire et navigue d’un point A à un point B. Et son expérience lui a permis d’acquérir un réel discernement. « Mon objectif est d’obtenir le moins d’escorte possible. Cela m’est arrivé entre le Pakistan et l’Afghanistan, où les autorités pakistanaise voulaient m’accompagner dans leur jeep équipée d’une mitrailleuse pour passer les zones tribales des talibans. Je les ai alors semés car leur présence n’était pas du tout discrète. C’était plus dangereux qu’autre chose. » Arthur ne doute en aucun cas de sa réussite mais sait que les épreuves seront hautement fastidieuses. La plus longue expédition de sa vie. Pour le moment. Bien qu’il soit sans assistance, l’explorateur ne compte pas tracer ce bout de chemin tout seul. Il emporte avec lui le matériel nécessaire pour largement témoigner de la diversité humaine, écologique, et naturelle du Mékong.

Un narrateur transmédia

Pour payer ce projet pharaonique, Arthur s’est lancé dans une campagne de financement participatif, sur la plateforme Ulule. Plus de 7700 dollars ont été récoltés. Chacun pouvait s’il le souhaitait verser de l’argent pour l’aider lui et son frère à préparer l’aventure. « Nous voulons rendre l’expédition immersive pour tous ceux qui nous ont apporté financièrement. Ils auront accès à un site internet privé où Valentin postera des photos et vidéos inédites que j’enverrai. Celles qui ne seront pas sur nos réseaux sociaux (Instagram, Facebook, Youtube), ou sur notre site internet », révèle Arthur. Il emmène avec lui une caméra GoPro Fusion « dans le but de monter, à l’issue du raid, un documentaire au format 360°, pour permettre aux spectateurs d’être libres de leurs mouvements, contempler ce qu’ils veulent. » Il veut réaliser une œuvre esthétique… Qui atteste d’une réalité. En donnant la parole aux pêcheurs, aux moines, aux paysans, aux villageois qui habitent et dépendent du Mékong toute l’année. Témoigner de la vie des dauphins de l’Irrawaddy, des crocodiles du Siam, des buffles d’Asie, ces espèces en danger d’extinction. Passionné, il veut traiter tous les angles, tous les sujets, toutes les situations initiatiques ou non qu’il rencontrera sur son chemin. Cela en vidéo, mais pas seulement.

Le Mékong, « ce fleuve légendaire » comme Arthur aime l’appeler, recèle une Histoire faramineuse. Et française notamment. Prenez le commandant Ernest Doudart de Lagrée. Signataire du traité assurant le protectorat tricolore sur le Cambodge. Il remonte le Mékong en 1866, accompagné d’un botaniste, d’un médecin, et d’un photographe pour y découvrir des jungles, des terres, des légendes certes colportées par le passé mais qui restent alors drôlement énigmatiques. Il contemple émerveillé Angkor, le Tonkin, le Laos. Mais l’explorateur meurt sur scène, son bateau, d’une maladie bien réelle, tropicale. Cela en déflorant, avec passion, de renversantes contrées jusqu’alors impénétrables. Cet engouement fera naître des récits d’aventures, qu’Arthur a dévorés, assimilés. Le rêve embryonnaire de redonner vie au sillage des de Lagrée, Garnier, et autres explorateurs chevronnés, va aujourd’hui devenir réalité. Et il compte bien, cette dernière, la conter. « Je vais tenir un carnet de voyage durant mon aventure, concède-t-il. Sans prétention, aucune. L’important pour moi sera d’expliquer mon périple à ma famille, qui aujourd’hui ne comprend pas forcément, appréhende. »

Une épopée. Un projet sportif, historique, narratif, multimédia qui, aux premiers abords, paraît insensé, voire impossible. « Je veux les faire mentir. » Et c’est bien de là qu’Arthur tire son sourire déterminé et son enthousiasme débordant. Pour être le premier sur Terre à réaliser cet exploit mythique.

  Thibault Bourru

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