L’art de cuisiner en faveur des damnés

Durant Pchum Ben, Phnom Penh se vide et permet aux villages de campagne de se repeupler le temps d’un week-end prolongé. À Troh Per Lek, dans la province de Kampong Speu, les tabliers s’enfilent pour une fête religieuse qui demande à coup sûr de grands talents culinaires.

La forêt de ciment phnompenoise laisse place aux bananiers, palmiers, et autres cocotiers. Le bitume tantôt sec tantôt inondé, à la terre battue poussiéreuse. L’air chaudement pollué à l’oxygène frais. Installée sur ce qu’elle appelle un lit et qui s’apparente plus à une table en bois, Srey prépare deux des cinq gâteaux de riz khmers indissociables de Pchum Ben. Ils s’apparentent aux bûches de noël en occident.

La cuisine, phare de la fête des ancêtres

Le nom mok, ou nom jeal est le premier. Appelez-le comme vous voulez, son nom diffère selon les régions du Cambodge. Pain au chocolat ou chocolatine ? Mais sans l’égotrip. Protégée des rayons tranchants du soleil sous le porche de sa maison sur pilotis, la quarantenaire, travaille énergiquement sa pâte de riz. « La chose primordiale dans la recette du nom mok, c’est que l’appareil prenne parfaitement, explique-t-elle les mains plongées dans la bassine noire. Après avoir pilé le riz pour en obtenir de la poudre, il faut l’humidifier et le sucrer. Si l’on rate cette étape, le gâteau sera immangeable» La cuisinière y ajoute une céréale appelée l’ngor passée préalablement à la poêle « pour en faire ressortir le goût » complète Kuntea, jeune cousine de Srey. Après un mélange de longue haleine, la pâtissière insère difficilement, à la louche, l’épaisse pâte de riz dans des pochons en plastique. Direction le bain marie dans le chaudron.

Srey termine la préparation des nom mok

Borin est assis à côté d’elle. Le père de famille enveloppe dans des feuilles de bananier la seconde préparation. On som chek. C’est le second gâteau de riz khmer que la grande famille prépare ce week-end. À Troh Per Lek, cette propriété abrite quatre maisons surélevées. Tous ses résidents se connaissent parfaitement, ils vivent ensemble constamment. Et ils ne sont pas seuls. Borin prépare ses bouquets garnis contemplé par coqs, poules, chiens, et chats. Les vaches, elles, rentrent à l’étable, à cinq mètres d’ici. « Le riz s’est reposé quatre heures dans l’eau froide avant d’être déposé sur cette feuille en première couche. J’y ajoute une purée de haricots, sur laquelle j’y dispose de la viande, peu importe, ici du poulet. Cru. Il cuira au bain marie aussi », précise-t-il enroulant de ficelles pour conclure une de ses réalisations. 

Les on som chek restent au chaud

La cuisine est un art qu’il faut savoir maîtriser avec patience. Les jours s’écoulent avant la célébration de mercredi qui marquera la fin de Pchum Ben. Tout le monde prend de son temps pour concevoir les pâtisseries. Elles servent autant aux retrouvailles familiales qu’aux commémorations religieuses. « Il faut nourrir ceux qui ne sont plus là », assure Sok, 83 ans, le doyen du village.

La famille de Sok se prépare à aller à la pagode

Pchum Ben, quinze jours de grâce

« Nous fêtons Pchum Ben pour nous souvenir des noms de nos ancêtres, enchaîne-t-il. Nous pensons que ceux qui ont été bons dans leur vie n’ont aujourd’hui besoin de rien là où ils sont. Pour les autres, c’est différent. Pchum Ben est consacré à leur donner grâce et nourriture, car le reste de l’année, ils n’ont rien. » La mansuétude accompagne les familles qui se rejoignent chaque année pour célébrer Pchum Ben. Ce lien entre êtres passés et présents se déroulent en compagnie des moines, à la pagode.

À la pagode, les offrandes pullulent. Les on som chek enveloppés des feuilles de bananier barricadent les nom mok à l’abri dans leur poche plastique

L’ambiance change en entrant dans le temple du village. L’impression d’être entré en chambre stérile. L’odeur y est différente, beaucoup plus neutre, bien que les familles y entrent portant de nombreux plats à offrir aux moines. La vue s’uniformise. Le blanc domine. Une grande majorité d’adeptes portent un haut immaculé. Lors des premiers pas, seules les prières et bénédictions des bonzes, accentuées dans les enceintes, parviennent aux oreilles. Quatre nonnes sourient vaillamment, donnent l’envie de les écouter, s’asseoir avec elles. Puis tout retombe. « Ne vous inquiétez pas, les vêtements blancs ne sont qu’un style traditionnel vestimentaire. Regardez, tout le monde ne suit pas, ce n’est pas une obligation. » Effectivement. Des marinières et des maillots de l’Équipe de France se baladent dans la foule. Les familles viennent offrir des gâteaux khmers et autres plats locaux aux moines qui font le lien avec les morts, qui se seraient mal comportés dans leur vie.

Les adeptes donnent des repas au moines pour qu’il les transmettent aux damnés

Pchum Ben réunit chaque année les familles khmères, souvent séparées entre les grandes villes et la campagne. Sourires, dialogues, repas, tous se retrouvent heureux de passer du temps avec leurs proches. Et mettent au final le tablier pour offrir aux damnés les repas de la plus grande fête religieuse du pays.

Thibault Bourru

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *